Scène 1 -- La Haye, octobre 1693.
Ida Van der Spyck, Colerus puis Henrdryk Van der Spyck
Des coups sourds se font entendre à la porte de M. et Mme Van der Spyck, logeurs de Spinoza. Tandis que Madame Van der Spyck, un fichu sur la tête, balaye le carrelage de sa demeure…
Ida Van der Spyck .- Oh là ! qu’est-ce que c’est que tout ce tapage ? qui va là ? Êtes-vous déjà de retour, Hendryk ? Inutile de faire tout ce tintouin, tout ce ramdam, tout ce tintamarre, dans ces conditions ! à moins que vous n’ayez oublié votre clé ! dans ce cas, qui aurait pu fermer cette porte ? je vous le demande ! Je ne vois pas. Ce n’est pas moi ! Non, ce n’est pas votre femme, Ida ! C’est donc vous ! Assez tambouriné à la porte et de charivari à cette heure !
Colerus.- Ouvrez ! Ouvrez ! Y a-t-il quelqu’un dans la maison ?
Ida Van der Spyck.- Qui êtes-vous ? Le diable ou l’un de ses suppôts ?
Colerus.- Colerus, Madame, Colerus votre pasteur !
Madame Van der Spyck.- Mon pasteur ? Le pasteur ! Oh ! attendez, je vais vous ouvrir (elle tient son balai à la main).
Colerus.- Ah ! Madame Van der Spyck, peut-être ? Ouvrez-moi, voulez-vous ? je suis le père Kohler, votre nouveau pasteur !
Ida Van der Spyck.- Ah! Le père Kohler, notre nouveau pasteur ! Patience, je vous ouvre (elle saisit sa clé de dessous son tablier; il entre) Que me vaut l’honneur de votre visite ? Est-ce la mort d’un paroissien ou une quête ? Annoncez vous une naissance ou un mariage ?
Colerus.- Rien de tout cela, Madame Van der Spyck, rien de tout cela. Je viens d’être nommé pasteur de votre paroisse en lieu et place de ce bon pasteur Cordes ; voilà toute l’affaire.
Madame Van der Spyck.- Toute l’affaire, dîtes-vous ? Nous vous verrons dimanche pour l’office alors, comme tout office luthérien en notre bonne ville de La Haye !
Colerus.- Bonne ville et bonne maison que la vôtre, à ce qu’on dit, oui ! Je venais le vérifier moi-même. Je me suis laissé dire que le très célèbre philosophe Benoît Spinoza aurait habité votre maison et…ici dans le Paviljoensgracht, au numéro 72, chez vous ?
Madame Van der Spyck.- On vous l’a dit ?…c’est exact ; mais mon mari, Monsieur Van der Spyck, vous racontera tout cela mieux que je ne saurais le faire. C’est vieux tout cela, allez ! notre pasteur. Voilà seize ans, oui, seize années que Monsieur Spinoza a quitté ce monde.
Colerus.- Monsieur Spyck n’est pas là ?
Madame Van der Spyck.- Je viens de vous le dire. D’ailleurs, j’ai cru que c’était lui qui rentrait… j’ai du ménage voyez-vous… le travail ne se fera pas tout seul.
Colerus.- Je reviendrai, dans ce cas ; mais j’ai quelques questions…
Madame Van der Spyck.- Vous ne seriez pas un peu … mais oui, c’est cela, revenez un peu plus tard. (elle tient toujours son balai)
Colerus.- J’ai l’intention d’écrire sa biographie.
Madame Van der Spyck.- Je ne sais pas de que vous parlez mais il est mort, et la seule chose que j’ai à vous dire de Benoît de Spinoza, c’est que c’était un homme calme et tranquille, quelqu’un de sobre, de désintéressé, qui n’importunait jamais personne. Ça non ! Pas de sarabande, ni de hourvari, pas de tumulte avec lui.
Colerus.- Peut-être Monsieur Spyck ne va-t-il pas tarder ? J’avais pensé que je pourrais le voir aujourd’hui.
Madame Van der Spyck.- Monsieur Spyck ? Je l’attends moi-même. Mais revenez donc plus tard ! (elle agite son balai)
Colerus.- Madame Spyck, ne pourriez-vous pas lâcher votre balai un instant quand le pasteur vous parle ?
Ida Van der Spyck.- Je lâcherai mon balai quand la maison sera balayée, et ce n’est pas le pasteur qui fera le ménage chez Van der Spyck.
Colerus.- Ca non !
Ida Van der Spyck.- Êtes-vous bien pasteur, d’ailleurs ?
Colerus.- Mon nom de plume est Colerus, mais mon vrai nom est Kohler. Et je suis bien le nouveau pasteur. Oui ! Je vous l’affirme, en douteriez-vous ? Deum ter optimum maximum ! (1)
Madame Van der Spyck.- Vous avez l’air d’un pasteur, mais l’air ne fait point le chanteur, et ces manières que vous avez, vous autres, d’user de latin à tout bout de champ, je ne m’y ferai décidément jamais.
Colerus.- Madame Van der Spyck, vous rappelez-vous comment était Monsieur Spinoza ?
Madame Van der Spyck.- Oui, il avait une tête, deux bras et deux jambes, à ce que je sache! Enfin, comme vous et moi.
Colerus.- Certes, certes, Madame Van der Spyck. Mais ses habitudes, ses marottes ?
Madame Van der Spyck.- Quelqu’un de très simple en tout cas, et qui connaissait du monde, Monsieur le pasteur. Il travaillait beaucoup, et toujours aimable avec ça. Point de marotte ni de grimace avec lui, comme certains.
Colerus.- Oui, mais athée !
Madame Van der Spyck.- Athée, athée ? Pas pour moi, pas que je sache, ni dans ses écrits, à ce que m’en a dit Hendryk, mon mari, sauf qu’il était philosophe…
Colerus.- Hmm ! Hmm ! Philosophe, mais que d’écrits pernicieux !
Madame Van der Spyck.- Je vous arrête, pasteur ! (Elle fait mine de le menacer de son balai). Et, si vous, qui ne l’avez pas connu comme moi je l’ai connu, prétendez m’en imposer avec votre latin d’église et vos pernicieux ? Vous pourriez bien repartir d’où vous venez.
Colerus.- Ne vous fâchez pas ! Ne vous fâchez pas, Madame Van der Spyck! Ne voulez-vous pas lâcher un instant votre balai et mieux me renseigner ?
On entend encore tambouriner à la porte
Madame Van der Spyck.- Oh là ! Encore du tapage, du tohu–bohu, du scandale ?
Hendryk Van der Spyck.- Ouvrez-moi, voulez-vous, Ida ! J’ai oublié ma clé.
Madame Van der Spyck.- Mais c’est ouvert, Hendryk !
Hendryk Van der Spyck.- Ouvert ?
Entre Hendryk Van der Spyck
Ah oui ! la porte n’est pas fermée, comment est-ce possible ? Je croyais l’avoir fermée en sortant tout à l’heure. Et je n’ai pas ma clé. Je l’aurai oubliée à La Timbale d’Epicure.
Madame Van der Spyck.- A La Timbale d’Epicure, Dites-vous ? Cette vieille façade de taverne mal famée ?
Colerus.- S’interposant entre les deux époux. Ah ! Monsieur Van der Spyck, je suppose !
Hendryk Van der Spyck.- Oui, Monsieur Spyck, Hendryk Van der Spyck. Monsieur ? (à sa femme) : J’avais un client à voir !
Ida Van der Spyck.- A la taverne ?
Colerus.- le pasteur Kohler… Colerus…(diplomate, tente de s’interposer).
Ida Van der Spyck.- Un client ? Un pochard, oui !
Hendryk Van der Spyck.- Ah ! le pasteur Kohler ! que nous vaut l’honneur de votre visite, pasteur?
Colerus.- Eh bien oui, je venais…ayant appris …comme je le disais tout à l’heure à Madame…que vous logiez jadis Spinoza…
Hendryk Van der Spyck.- Vous ne trouverez rien ici concernant Benoît Spinoza qui ne soit déjà dans ses livres.
Colerus.- Oui, mais vous, qui l’avez connu…
Hendryk Van der Spyck.- Un scientifique, mon cher, un savant, un grand philosophe. Et tous ces racontars, je n’ai qu’une chose à vous dire : méfiez-vous-en comme de la peste et rapportez-vous plutôt à votre propre jugement ! Lisez l’Ethique, et ses autres ouvrages. Car toutes les légendes qui circulent sur son compte n’ont fait qu’affubler sa pensée d’un brouillard innommable d’absurdités mensongères, voyez-vous ! Tenez, laissez-moi vous raconter son départ d’Amsterdam, et son arrivée à Rijnsburg (il le prend par le bras et l’entraîne au fond du théâtre) : « Il avait un élève, du nom de Casearius…, sur lequel il fondait un grand espoir…»
Colerus.- Ah ! Casearius !
Madame Van der Spyck.- à part -- (reprenant son balayage)
Je m’en veux un peu tout de même. Si je lui avais raconté que Monsieur Spinoza s’amusait à regarder les araignées, et les mouches dévorées par ces araignées, il en aurait immédiatement conclu que le ménage est mal tenu. Or, il n’y a pas demeure plus propre ni d’intérieur plus soigné que la maison d’Ida Van der Spyck, ce logis hollandais ! Enfin, Kohler ou pas, voilà un pasteur qui cherche à tout savoir. Ouvrons l’œil ! Quant à Hendryk, cette clé oubliée, voilà qui est bizarre, tout de même !